04/01/2017

BONARIEN (suite 1)

Pas un mot ne fut échangé avec le chien avant l’arrivée de la commande.  Je regardais l’animal à la dérobée et s’il n’avait eu la peau toute noire et nue sans fourrure j’aurais pu le prendre pour un caniche moyen. Puis j’examinais l’oreillette : elle ne me plut pas. Dans la partie sensée s’adapter à l’oreille il y avait une grosse pointe, comme un clou. Je n’avais aucune envie de me percer le tympan. Aussi murmurai-je :

-       Qu’est-ce que c’est que cette entourloupe ? Je ne veux pas mettre cette oreillette.

-       C’est comme vous voudrez, vous êtes libre de faire votre choix.

-       D’ailleurs, j’entends parfaitement sans ce truc ...

Il me dit alors à brûle pourpoint :   

-    Chez nous, nous sommes à géométrie variable, mais dans la limite de la matière dont nous disposons.  

-       Ah, bon. C’est génétique ? Ou est-ce lié à une région ?  

-       Vous aurez du mal à croire ce que je vais affirmer, aussi feriez-vous bien de ne pas y attacher d’importance, si cela vous paraît trop énorme.

-       Dites toujours,  l’invitai-je en me rendant compte combien ce chien assis sur une chaise attirait l’attention des autres consommateurs.

-       C’est à la fois génétique et tout à fait typique de la région d’où je suis issu.

-       Quelque part en Europe ? ailleurs... ?

-        D’un très lointain ailleurs. Cela n’a rien à voir avec la Terre.

 

Voilà que cela recommençait encore une fois ! On dirait bien que quelque chose en moi les attire, tous ces psychopathes qui me racontent venir d’ailleurs, qui disent avoir vécu en Egypte au temps des pharaons, ou dans l’arche de Noé, sans oublier ceux qui sont à moitié angéliques ou diaboliques ou qui proviennent de Mars, de Vénus ou de Jupiter.  Et maintenant ce chien bizarre avec qui j’étais en conversation, me débitait à son tour des âneries. J’étais persuadé que la voix que j’entendais était la sienne, mais il parlait mais sans remuer le museau... Par politesse je surveillais mon expression pour ne pas lui montrer tout de suite que ce qu’il allait me débiter  m’ennuyait déjà.  

 

-       Il vaudrait quand même mieux, chien, que tu ne restes pas assis sur cette chaise, finis-je par dire. Tu attires  tous les regards. Et quand je parle, j’ai l’air de marmonner tout seul, ce n’est pas agréable.

 

Il mit un certain temps à initier son récit, toujours glorieusement assis sur la chaise, et tandis que je regardais les gens déambuler dans la rue sous le soleil de plomb, il initia son histoire.

 

« Avant de vous dire d’où je viens, je préfère vous expliquer de quels expédients je vis depuis mon arrivée ici. Il n’était pas facile pour moi de nouer des contacts avec les adultes, car j’étais trop petit : vous l’avez d’ailleurs bien vu. Avec les enfants de cinq à neuf ans cela se passa à merveille. Il suffisait d’entrer dans leur jeu, de ne pas trop en dire tout en faisant le mystérieux au bon moment. C’est ainsi que j’ai souvent été invité, soit chez leurs parents, ou à leur école, ou dans leur club de sport.  Cela suffisait largement pour satisfaire à ma curiosité et pour apprendre la langue locale. Il y a tellement de nationalités différentes dans votre ville, qu’une de plus ou de moins ne choque personne, et que certains adultes hochent la tête d’un air entendu quand j’annonce que je suis d’un pays qu’on appelle Bonar dans notre langue et que suis donc un  Bonarien. »

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