10/12/2017

CE N'EST PAS ENCORE UNE "LEXUS"

extrait de mon roman écrit en 1997 : copyright !

Il ressemble à une fourgonnette, mais de l'intérieur c'est moins spacieux. Certains diront que c'est étriqué. Les batteries électriques prennent le gros du volume. Le toit de la carrosserie se compose de capteurs solaires englobés d'une résine inaltérable. Les batteries se chargent en roulant. Je dois faire au moins 100 km chaque jour, sinon il me reste la possibilité de pourvoir à l'alimentation en les mettant à la prise de courant. L'autonomie n'est pas encore fameuse, mais atteint 200 km. Jamais je ne fais de trajets aussi longs, pour moi cet aspect n'a donc pas d'importance. Pour promouvoir l'utilisation d'énergie électrique, l'état intervient sous forme de prime dans l'achat. C'est dérisoire, mais le geste existe. En attendant la livraison de ma bagnole, le garage me loue à petit prix une toute vieille bagnole  rouillée. Le garagiste n'est pas en mesure de me donner le moindre fascicule de publicité pour le modèle que j'ai choisi. C'est dommage. J'aurais bien aimé, en attendant la livraison, m'imprégner des caractéristiques.

          Avec impatience j'attends la mise à disposition de la nouvelle voiture. Un soir la bonne nouvelle m'arrive, je peux l'enlever, elle est prête. Grande est ma déception en la voyant de couleur jaune canari, exactement pareille au modèle avec lequel j'ai pu faire un tour d'essai. Ma couleur préférée pour les voitures, est le bleu métallisé. Il m'a d'ailleurs fait payer un supplément pour cette  peinture spéciale. C'est à prendre ou à laisser me dit le gars. Je prends donc, car sa vieille croûte de dépannage fait un bruit de métal qui se déglingue en roulant, je crains à chaque moment de perdre une pièce essentielle. Dans le feu de l'action verbale que le garagiste déclenche, j'oublie de me faire rembourser du prix de la peinture non exécutée.

          A ce moment j'ignore encore que je suis le premier utilisateur de ce type d'automobile électrique d'avant-garde et non-conventionnel. Mieux encore: jamais ce type ne m'a dit qu'il n'y a qu'une seule voiture de ce genre, que c'est un prototype, non commercialisé! Je ne sais pas non plus que je vais accumuler les déboires. Comme conséquence directe, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je deviens de plus en plus fataliste. Plus rien ne me surprend. Plus j'ai des ennuis, plus je trouve cela normal. Car à l'usage ce bricolage du nom de voiture, refuse de démarrer un jour sur deux. Et si ce n'était que le seul ennui... Le garagiste s'est mis aux abonnés absents. Quand je vais chez lui, il a brusquement un travail à terminer et disparaît dans la fosse sous le ventre d'une camionnette et y reste. Moi? Mais je suis dans les ennuis jusqu'au cou!

 

          En pleine circulation, un lundi matin à huit heures, sur le Boulevard de Smet de Naeyer à Jette, tout à coup des flammèches sortent des petits voyants m'indiquant le voltage et les circuits allumés. A ce constat je suis sur mes gardes, mais en même temps le moteur perd de sa puissance, finit par s'arrêter. Je reste bloqué, une longue file se forme derrière moi, il y a un concert assourdissant de klaxons divers. Contraint de déplacer la voiture en la poussant, je veux en sortir. Cela m'est impossible, les portières sont bloquées. Une heure plus tard, la police à moto vient sur place. Immobilisé et dans l'incapacité totale d'avancer, de reculer, je subis leurs regards peu amènes.  Les forces de l'ordre me crient leurs questions, veulent voir mes papiers. Dans le vacarme des klaxons, je ne les comprends pas toujours de suite, ils ont l'impression que je joue avec leurs pieds... Je colle mes documents contre la vitre pour qu'ils puissent lire mes coordonnées. Les agents me dressent un procès verbal, avec une série longue d'un kilomètre de contraventions à la circulation et qu'ils m'imputent. Ils se contentent de me le glisser sous l'essuie-vitre, car ils savent à présent que je suis le premier piégé. Pour éviter les accidents, suite à mon immobilisation, ils appellent à la rescousse deux agents communaux pour régler la circulation. Au bout d'une autre heure, sans raison apparente, tout à coup je perçois le ronronnement du moteur. C'est inouï: tout fonctionne à nouveau normalement. Je démarre sous le regard désapprobateur des flics qui se relayaient pour désengorger l'avenue du trop plein de voitures.

          La même semaine, le jeudi en début d'après-midi, je me gare dans la rue Fransman à Laeken. Je sors du véhicule et verrouille les serrures. A ce moment, les phares s'allument, le klaxon claironne, le moteur rugit, alors que je me trouve sur le trottoir et que j'ai la clé de contact en main! Je reprends ma place au volant, je tente tous les interrupteurs possibles, rien n'y fait. Cela dure trois quarts d'heure quand il y a une nouvelle descente de la police, celle de Laeken cette fois. Procès-verbal m'est dressé pour perturbation de la tranquillité publique, pour tapage diurne! Pendant qu'ils rédigent leur papier, brusquement la voiture se calme et se tient coite. Si le garagiste compte sur moi pour lui faire de la réclame, il s'est trompé. Je vais le voir, lui explique mes malheurs. Il ne veut pas m'écouter, il ne veut pas d'un compromis ni d'une reprise du véhicule. Me plantant là, il me dit qu'il a du boulot et plonge rapidement sous une voiture.

          Condamné par la force des choses et par la mauvaise foi du vendeur à me servir de la fourgonnette, je prends avis auprès d'un avocat. Il me conseille d'accumuler encore quelques déboires pour rendre le procès que j'intente au garage, plus poignant. Dans la mesure du possible, il veut être tenu au courant, immédiatement, de tout incident nouveau, au moment même des faits.  Il m'oblige ainsi à me munir d'un téléphone baladeur. Facile à dire, ce n'est pas Maître Lekeux qui est au volant de la machine infernale!

          Trois jours plus tard, il a l'occasion de venir admirer le désastre. Au carrefour de l'avenue du Panthéon avec l'avenue de Berchem, je négocie le virage. Subitement les quatre portières s'ouvrent et se ferment en cadence de plus en plus rapide, les vitres montent et descendent sur le même rythme. Pour rendre le spectacle complet les phares jouent au canon à lumières, passant des phares codes aux phares de nuit en alternance avec le clignotement rapide des autres feux, clignotants ou pas. La carrosserie est prise de trépidations épileptiques. Intrigués les gens viennent voir le clown qui conduit cette absurdité trop mobile de partout, mais immobilisée dans le carrefour.  Il y a attroupement. La police de Koekelberg avertie, arrive toutes sirènes hurlantes. Elle-même impuissante à mettre fin au spectacle, me dresse à nouveau procès verbal pour rassemblement sur la voie publique sans autorisation. Pendant que nous discutons encore, brusquement la bagnole se calme d'un seul coup: la crise est passée.

          Dans ma boîte aux lettres, les Pro Justitia arrivent avec la régularité d'un métronome bien réglé. Le montant total des amendes que j'ai à payer est faramineux.

          La bagnole m'accorde deux semaines de répit, deux pleines semaines où rien n'est à signaler. De nature optimiste je crois déjà que tout finit par s'arranger. C'est alors que j'ai la trouille de ma vie, heureusement tard le soir, quand la circulation est très fluide. Cela se passe sur l'avenue Charles Quint, à hauteur de la gendarmerie à Ganshoren. Je roule peinard, quand je ressens que quelque chose cloche. Ce n'est pas qu'une impression que les roues de la fourgonnette ne touchent plus le sol. Pris de panique, j'enfonce la pédale de frein. Rien ne se passe... je suis en vol plané à un mètre au-dessus de la rue! Au moment même, où la trouille va me desserrer les fesses dans un relâchement total, la fourgonnette retombe sur ses roues. Elle rebondit plusieurs fois sur la chaussée, l'intérieur s'illumine alors d'une lueur verdâtre, comme une luciole géante. Moi aussi je suis devenu vert. Pourtant, par miracle? je parviens à l'immobiliser près du carrefour. J'ai failli me mouiller le pantalon.

          Deux gendarmes rentrant de patrouille sont témoins de la scène. Ils m'accostent brutalement alors que je reprends mes esprits debout près de la voiture. Heureusement maître Lekeux est arrivé à temps, sinon ils m'embarquaient, ces képis bleus. Le procès verbal est long de plusieurs pages et m'est adressé deux semaines plus tard. Je suis accusé d'avoir utilisé un engin ambigu, volant et roulant, d'avoir perturbé la circulation en présentant une énorme lumière verte aux automobilistes de passage, de m'être arrêté sur une bande de circulation sans être tombé en panne et j'en passe...

          Cet épisode tragique est suivi d'une période plus comique, mais dramatique dans le fond. Pendant un mois, en roulant simplement dans les rues, tout ce qui traîne par terre sous forme de canettes métalliques ou de capsules de bouteilles, me suit. L'on se moque de moi en me disant que je n'ai qu'à mettre une pancarte à l'arrière "Just married".. 

          Tout s'est gâté définitivement quand j'ai roulé devant un chantier de construction de l'avenue Seghers. Les menuisiers en étaient à la pose des châssis. Ma voiture a attiré toutes les vis, tous les boulons, toute la quincaillerie, les serrures et même la foreuses sans fil. Cette ferraille tournait autour de ma voiture en une sorte de ronde infernale, ne retombant que quand j'ai coupé le contact. C'est ce qui a fait déborder le vase de ma patience. Mon avocat a estimé que nous avions assez de matière pour étoffer le procès. Il me conseille de louer, dans une firme sérieuse, une autre voiture en attendant l'issue de l'action en justice. Il ne s'est jamais tant amusé, m'avoue-t-il... et c'est la première fois qu'il doit conduire un procès de ce genre. Vu l'extravagant cas, unique dans les annales de la Justice,  il obtient un examen immédiat des faits et causes.

          Comme pour les tout grands matches de football, les gens viennent de loin pour assister au procès. Le Ministre de la Justice, voyant là une occasion unique de renflouer les caisses passablement vides de son ministère, décrète que l'affaire passera dans le plus grand des Palais du Heyzel. Les amateurs, qu'il appelle déjà spectateurs!  devront payer un prix d'entrée. Immédiatement une sorte de marché noir s'installe, pour vendre les places à des prix dépassant l'entendement. Les journaux me consacrent la une des éditions quotidiennes. La télévision nationale me propose de l'argent pour l'exclusivité de mes déclarations! Des journalistes se ruent sur moi pour m'interviewer. Je deviens presque une vedette. Je n'ai plus un moment de calme. Ce n'est pas marrant du tout.

          Au cours du procès, le juge s'essuie les larmes de rire. Il me fait systématiquement répéter mon témoignage, deux ou trois fois, tandis que des techniciens ajustent les micros et les haut-parleurs pour que tout le monde en profite. D'autres personnes témoignent aussi, celles qui m'ont observées lors des différentes péripéties dans le nord-ouest de Bruxelles. L'auditoire jubile, pas moi. Que trouvent-ils de gai et de rigolo à mes malheurs? Le procès dure une semaine entière, avec séances le matin et l'après-midi. Constamment je suis rappelé à la barre, ce n'est que pour répéter encore une fois l'un des épisodes macabres de mes malheurs. Des rires homériques secouent les murs. Si cela continue encore longtemps, je deviens neurasthénique pour de bon.

          Une partie du procès se passe extra-muros, sur le campus de l'université. Les professeurs très scientifiques se sont emparés de ma voiture et lui font subir des tests en plein air. Aidés par les étudiants, ils ont à la hâte aménagé un circuit spécial, avec des ponts métalliques, des petites cabines de téléphone, des petits canaux et quelques voitures traditionnelles. Il paraît que les essais sont concluants. Autant en mal d'argent que la Justice, les facultés organisent des circuits pour les amateurs de sensations fortes, comme à la foire. A des prix exorbitants, cela va de soi. Enfin, tout le monde fait son beurre. C'est le seul aspect positif de la chose.

          Pour finir j'obtiens gain de cause, par l'attribution d'une indemnité couvrant les amendes pour mes multiples "infractions". J'obtiens un dédommageant en argent qui comprend le prix du prototype et les frais occasionnés, tant de location d'un autre véhicule, que les frais de justice. Il m'est même accordé une somme rondelette pour me dédommager au moral.  Le garage n'est pas pour autant complètement lésé. L'université rachète le prototype électrique. Il est probable que dans un premier temps, il servira comme attraction payante pour les étudiants et les visiteurs étrangers. Dans un second temps, quand il aura rapporté suffisamment de sous pour amortir l'investissement, laissant un bénéfice appréciable, il sera complètement démantelé et examiné par les scientifiques. Je n'ai pas tout compris, mais dans l'exposé d'un des experts désignés par la Cour, j'ai  entendu parler d'interférences électromagnétiques perturbatrices dues à la conception audacieusement innovatrice  du modèle.

Commentaires

On comprend pourquoi Jipi a fait réparer la "pijot".

Écrit par : la fausse petite "Bruxellesse" | 10/12/2017

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quelle lecture et quelle aventure !
je pensais que tu racontais ton rêve ... mais je crois que c'est plus grave que ça .
bises

Écrit par : Maïanthème* | 10/12/2017

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Comme tu le dis : C'EST plus grave... invention pure.

Écrit par : godelieve | 10/12/2017

Et toi tu n'as pas perdu les boulons de tes prothèses au moins ?
Bisous endimanchés et écroulés de rire

Écrit par : H-IL | 10/12/2017

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Non mais ! Les boules de mes prothèses ! Quelles prothèses, d'abord, celles du bas, du milieu ou du haut ???

Écrit par : godelieve | 10/12/2017

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